Sur Sofiane Zouggar, par Nadira Laggoun

« Identifications, dé-identifications »

par Nadira Laggoun

Dans son roman autobiographique La grande maison, Mohamed Dib traite plus ou moins implicitement de l’identité, d’un moi que la domination colonial efface ostensiblement. Cette forme d’écriture semble correspondre le mieux à la quête de l’identité, la quête des origines, à la recherche de généalogies perdues ou perturbées du fait de la colonisation.

Les lecteurs cependant peuvent y pressentir et entrevoir des ressemblances, des identités entre l’auteur et ses personnages, même si celui-ci ne semble pas les affirmer. Ce fut le cas pour Sofiane Zouggar qui s’en est inspiré pour l’œuvre Caravane Saray, entamée à l’occasion de l’exposition « Des-identités » (Tlemcen, 2016). Ce sera la première étape d’un work in progress dont le matériau semble prometteur tant l’artiste n’en finit pas d’en exploiter l’étendue et la teneur.

Un personnage en particulier va fasciner l’artiste : Hamid Saraj, jeune homme distingué et respectable, symbole de la prise de conscience et de la révolte contre l’occupation coloniale. Il sera le point nodal de sa recherche, le sujet qui condense toute la question de l’identification/dé-identification de l’homme, du héros, de la personnalité politique.

Avec Caravan-Saraj, Sofiane Zouggar extirpe de la fiction la réalité qui l’a inspire et par une recherche pointue, part sur les traces du personnage dibien, établissant les filiations affectives, culturelles et politiques entre l’auteur et ses personnages.

Le processus de recherche sera déterminant dans la démarche artistique de l’artiste qui va tenter de trouver ce qui relie Saraj à l’écrivain. Remontant le fil de la biographie de ce dernier, il découvre Badsi, le modèle qui a servi à la construction du personnage. S’ensuit une recherche fébrile qui plonge l’artiste dans des archives dont la richesse historique le passionnera. Partant du nom du personnage, Saraj, il découvre que le nom est en fait dérivé du terme caravansérail (caravane et sérail), un élément du puzzle qui fait partie du parcours de Saraj.

Il finira par raccorder, entre réalité et fiction, les connexions de cette histoire : dans l’entourage de Mohamed Dib a existé un homme dont le destin ressemble étrangement à celui du personnage : c’est Badsi, militant actif et héros de la lutte de libération.

Cette découverte rajoute à la curiosité de l’artiste-chercheur l’élément passionnel pour la mise en lumière du réel qui sous-tend la fiction.

Sur les pas de la vie de Badsi, militant du Parti Communiste Algérien, au fur et à mesure qu’il rencontre les personnes qui l’ont côtoyé, connu ou partagé son combat, Sofiane Zouggar retrace les itinéraires, actions et engagements de l’homme et du personnage, découvrant avec émotion le parallèle entre l’un et l’autre. La nébuleuse, les touches équivoques par lesquelles l’écrivain décrit Badsi laissent planer le doute quant à son identité politique et son appartenance partisane. S’appuyant sur l’adaptation du roman au cinéma réalisée en 1979 par Mustapha Badsi, l’artiste va souligner l’effacement du personnage et de son identité dans le film, subordonné à un contexte politique particulier. C’est sur ce moment précis que l’artiste veut agir: l’effacement politique. L’artiste va donner une autre dimension à ces faits, à ces moments, à ce héros: l’art efface ce qui efface.

L’utilisation de l’archive, qu’il intègre dans son travail, va apporter une approche de l’histoire qui rompt avec la linéarité à laquelle nous sommes habitués. Les différents territoires esthétiques qu’il investit pour son discours (vidéo, installations, dessins, entretiens…) sont autant de méthodologies utilisées avec une archive revivifiée.

Nous sommes toujours fascinés par l’archive, le document qui prouve, informe mais a aussi la capacité de toucher, troubler et émouvoir. Cette capacité est accentuée quand l’archive fait partie d’un dispositif artistique qui offre des effets de sens plus ouverts au document et que l’artiste entretient avec l’archive un rapport émotionnel lorsqu’il l’utilise dans son oeuvre.

Sofiane Zouggar multiplie les documents, effectuant ainsi des croisements temporels entre la fiction et le réel. Ses stratégies artistiques consistent à décontextualiser, manipuler l’archive afin de la mettre en valeur dans un nouveau contexte et la présenter sous un nouvel angle. Il l’intègre ou bien s’en inspire sur la base de critères de présélection relevant non seulement de l’information véhiculée, mais aussi de l’aspect singulier, du pouvoir évocateur et poignant de l’image.

Dans le travail de l’artiste il y a comme une autre appréhension du temps, une volonté de nous rattacher à quelque chose que nous avons perdu ou que nous n’avons pas eu. La temporalité au cœur de l’émotion est ce qui rapproche l’art et les archives: la relation de l’archive avec le passé, qui rappelle des événements, des vécus, des moments historiques fait coexister la présence et l’absence, la disparition et la réapparition.

En montrant ces images de moments méconnus ou oubliés, de portraits chargés du « ça a été » (1), il agit sur le terrain de l’émotion que les archives ravivent : il convoque ainsi nos ressentis et nos sensations.

Ce n’est pas la première fois que l’artiste recoure à l’archive; Memory of violence (2015-2014), une œuvre autour de la période du terrorisme des années 90 (photographies, vidéos, installations…) est basée sur ce type d’approche où non seulement il travaille autour de documents d’archives mais où il crée l’archive. Autrement dit, il documente le sujet en extirpant de l’événement oublié ou efface l’image devenue invisible en la revivifiant.

Dans Caravane-Saray (2016-2015), l’usage artistique de l’archive consiste en des gestes de présentation utilisant des archives textuelles, photographiques et audiovisuelles : c’est une action référentielle qui montre plutôt qu’elle ne reproduit. Intégrées aux œuvres, les reproductions des documents et les archives originales auxquelles l’artiste se réfère, sont présentées en parallèle dans l’exposition dans une mise en scène où se rencontrent différents modes de présentation du document : intégration, appropriation, œuvre-archive…

L’exposition démontre la capacité souvent mésestimée des documents d’archive à porter des valeurs artistiques quand ils sont intégrés à des projets d’artistes. L’auteur dévoile leur face cachée, le pouvoir d’évocation qui, au-delà de la fonction de témoignage, permet aux documents de toucher à la sensibilité.

Caravane Saray est une œuvre saisissante entre poétique et politique, entre mémoire et oubli, qui vise à toucher, émouvoir afin que chacun puisse revoir et questionner son rapport au monde.

 

(1) Roland Barthes, La chambre claire, note sur la photographie, éd. Cahiers du Cinéma, Gallimard/Seuil, 1980.

Extrait du Cahier 1 des ateliers sauvages, 2017