Sur la Zerda, sur Assia Djebar, sur Adel Bentounsi, par Wassyla Tamzali

L’homme nu, 

par Wassyla Tamzali             

«Dans ces images, j’ai vu une avalanche de vêtements froissés portés de la même façon par les hommes et les femmes. Des hommes voilés, des femmes voilées, les pieds nus. Ce film est la mise à nu d’un peuple, et aussi un retour à l’origine, plus le retour de l’humanité ». La mise à nu d’un peuple par l’intrusion violente de l’envahisseur nous dit Adel Bentounsi ébloui par La Zerda ou le chant de l’oubli, un peuple dépouillé, traqué jusque par des photographes vampiriques. « J’ai immédiatement pensé, sans doute à cause de cette profusion de tissus, à un travail que j’ai fait en 2013 Adam et la flûte. Je mettais en scène un homme voilé qui se saisit timidement d’une flûte, découvre la musique et finit par se mettre à nu. Ce travail restait énigmatique pour moi. »

La Zerda ou le chant de l’oubli a été réalisé en 1982 par Assia Djebar normalienne, académicienne, écrivaine et cinéaste, des années avant la naissance d’Adel, l’étudiant rebelle et chassé de l’École des Beaux Arts d’Annaba. Cette naissance saluée par une zerda offerte par l’aïeule aux pauvres et aux membres de la famille, avec profusion de musique, chants et nourritures pour saluer la venue au monde de l’enfant mâle et le protéger des mauvais sorts. C’est là tout l’espace-temps qui sépare Adel d’Assia. À travers le film Adel retrouve une mémoire ancienne qui remonte tout au long des images déconstruites et magnifiées par le montage savant et une bande son qui restitue la langue algérienne dans tous ses états, de l’arabe savant à l’arabe populaire, de celui des poètes au chant profond des fêtes archaïques de la vie, de la mort. Et pour la première fois à nos oreilles l’opéra qu’Assia a composé et dont on ne savait rien. Cette oeuvre surprenante accomplit la métamorphose des voix et des chants des terroirs de l’Algérie en les restituant à leur universalité. Ne pense-t-on pas immédiatement à Taous Amrouche et son interprétation « grecque » des chants kabyles ? Ce n’est pas un hasard si Assia dédie son film à Béla Bartók. Cela nous oblige à nous arrêter à ce travail musical qui avec l’ensemble de la bande son, forme un tout qui est plus qu’une illustration musicale des images. Une création.

L’espace-temps qui sépare l’écrivaine cinéaste du jeune homme semble au premier abord incommensurable. Et pourtant Adel le traverse, nous entraine avec lui et nous restitue à travers son oeuvre le savoir d’Assia si particulier, savoir transcendé par « une culture affective » pour reprendre la belle et si juste idée ici de Roland Barthes. Mais si nous reprenons son idée nous ne le suivons pas dans sa conclusion s’agissant d’Adel et Assia. « Chaque fois qu’un homme de culture disparaît, quelque chose s’éteint à jamais : le trésor qu’il avait amassé dans sa mémoire, il faudra de nouveau la refaire. Le savoir transcendé par la “culture affective” est intransmissible ». Ceci rend encore plus précieuse la rencontre d’Adel avec Assia. La rencontre de la normalienne académicienne qui a abandonnée l’École de Sèvres pour suivre la grève des étudiants et Adel qui aime dire et se définir comme celui qui ne sait rien. Nous savons qu’ainsi il fait sienne la formule du prophète Mohamed. Mais si celui-ci veut nous convaincre qu’il reçoit tout son savoir de Dieu, Adel veut nous dire qu’il est innocent et vierge de tout savoir. Une innocence qui lui permet de recevoir le savoir d’Assia «transcendé par une culture affective ». Et nous le transmettre. L’espace-temps qui les sépare, saisi par l’artiste et dévoilé à nous. « Assia Djebar a réveillé en moi des émotions cachées. Son film m’a renvoyé à ce travail que j’avais laissé de côté. Je découvre qu’il n’était pas inachevé mais que je n’en avais pas compris le sens. Cette mise à nu du peuple recouvert de voiles de toutes sortes dénudé de son histoire de sa mémoire de sa culture je la retrouve dans mon personnage Adam qui est mis à nu par la musique ». Dans cette performance, Adel incarnait un homme voilé qui découvre la musique à travers les sons d’une flûte de roseau et, qui est mis à nu cérémonieusement par deux hommes penchés, des hommes aux bras d’or dans une belle scénographie qui donne à voir par le rapprochement des trois figures un ange géant autour de la figure livide et blanche de l’homme libéré. De « Adam et la flûte », réalisé en 2013 naîtra une œuvre qui se décline fragments par fragments, sans liens apparents. Il s’agit de L’homme nu le triptyque en noir et blanc de portraits en pied composé de photos en noir et blanc aux tonalités sourdes avec des touches d’or, les trois étapes de la quête initiatique, d’une série de six dessins sur papier Fragments de la conscience et d’une vidéo sur la circoncision L’alouette n’existe pas qui dépeint les troubles de l’enfance soumis à l’acte archaïque doublé du mensonge des adultes qui en font une fête. Cette juxtaposition en toute liberté, emprunte plus qu’il n’y paraît, la manière de la plasticienne et romancière. Une manière qui nous renvoie au cœur de la passion intellectuelle de la réalisatrice écrivaine qui ne cesse de traquer notre mémoire imparfaite et fragmentée qu’elle restitue en fragments à travers ce montage d’images d’archives qu’est La Zerda. Suzanne Sontag nous a familiarisé avec l’idée que la modernité passait par le fragment. Entendons ici par modernité ce qui conduit à la mise à nu de soi − Une mémoire qui oppose son « état fragmentaire » aux récits linéaires trompeurs de l’histoire convenue. Se découvrir de ses tissus pour se découvrir à soi n’est pas si simple. Dire que cette libération passe par le son de la flûte en dit long sur les difficultés à atteindre cette conscience de soi, et par elle la liberté. Dans la tradition coranique qui est toujours, sinon souvent, présente dans le travail du plasticien, la flûte est la personnification de Satan. La parabole est connue : l’homme accède à la conscience de soi par l’esprit (le savoir) soufflé par le Diable. C’est le triomphe du mal. Mais ici, sur les fonds sombres des voiles qui recouvrent les accompagnateurs de l’homme se détachent leurs bras d’or qui dénudent l’homme. L’or est salvateur nous dit Adel. On retrouve là un thème cher à Bentounsi et sa fascination pour le mythe de l’alchimie. Ce qui explique son allure étrange de chercheur d’or. Ce don de transformer le noir, le plomb, la cendre, le mal en or l’artiste-alchimiste se l’est octroyé. C’est avec l’or jailli de l’autodafé de ses toiles que Adel Bentounsi a repris sa route solitaire. Il faut croire que la zerda offerte par la Grand-mère, a bien rempli son rôle. Pour finir. Cette découverte après coup d’Adel du sens de son travail sous l’émotion provoquée par la Zerda en dit long sur les zones d’ombre qui entourent l’acte de créer et sur les secrets qui subsistent une fois l’œuvre terminée. « Adel devant Adam », c’est ainsi qu’il appela en 2013 son œuvre, insatisfait, troublé par ce travail qu’il ne comprend pas, Adel revisitant ce travail, le rebaptisant L’homme nu nous donne à voir le rapport de l’artiste et son œuvre, nous renseigne sur ses tâtonnements voir même sur sa cécité devant le travail accompli. Voilà que nous comprenons mieux le silence et l’absence des mots comme le signe de cette énigme.

À travers cette aventure artistique, Adel dévoile pour lui et pour nous les zones d’ombre qui subsistent entre l’artiste et son œuvre. La part d’ombre de toute création, celle où se rejoignent l’artiste et le visiteur et qui survit aux styles et aux modes picturales. Elle fait de Giotto et Goya nos contemporains. Le mystère est au cœur de l’acte de créer, et tout discours sur l’œuvre reste au seuil. Les allers et retours entre La Zerda d’Assia Djebar et la dernière œuvre du plasticien Adel Bentounsi en disent long sur l’importance du va-et-vient d’une œuvre à l’autre, l’importance de mettre en résonnance des temps différents et des espaces différents. Un travail incessant et exigeant, et quand il cesse, cesse alors la Culture puisqu’elle ne peut vivre sans être en mouvement.

Alger, 19 mai 2016

extrait du Cahier 1 des ateliers sauvages, 2017