Sur Hakim Rezaoui, par Hejer Charf

Photographier la part manquante

par Hejer Charf

Les photos de Hakim Rezaoui sonnent comme un chant d’automne. Elles ressemblent à un jour de novembre quand tout fuit, tout disparaît, quand la brume noie les routes, les plages et il ne reste qu’une traînée de lumière, une houle blanche, une rue égarée, une silhouette au lointain. L’artiste algérien photographie en noir et blanc, la nature, la ville, les corps, son corps, comme un songe, comme des empreintes évanescentes, comme une absence au monde, comme un temps utopique. Une quête du monde et de soi puisée dans l’obscurité et la lumière, les lignes de fuite, le flou de la perspective, l’effacement des figures, la fragmentation des formes solides, la mise en abîme des composants de l’image. Le champ photographié est un lieu irrésolu, mis à mal, désaffecté. Un champ détruit.

« Je suis dans un rapport de meurtre avec le cinéma. J’ai commencé à en faire pour atteindre l’acquis créateur de la destruction du texte. Maintenant c’est l’image que je veux atteindre, réduire. » Marguerite Duras

À la croisée de la stase et de la déambulation, du silence et du cri, de la possession et de la dépossession, entre l’éclair et le sombre, Hakim Rezaoui gomme, déforme, retranche, fragmente, ampute et donne à voir un récit fantomatique ou rêveur, une partition partielle et indifférenciée de l’objet capté afin d’ouvrir le champ de tous les possibles. Pour que passe la poésie. « C’est dans la reprise du temps par l’imaginaire que le souffle sera rendu à la vie. », disait Duras.

Le corps du photographe hante presque toutes les photos. Un corps spectral, une silhouette fugace, immergée dans la nuit, parmi le brouillard, le ressac, le paysage. Dans un geste de composition, Hakim Rezaoui place l’image de son corps, comme un menu détail, au sommet d’une montagne imposante, dans l’infini, entre ciel et terre, au milieu d’un chemin nébuleux, tout près d’une vague immaculée qui déferle, devant une lettre manuscrite (agrandie) de son grand- père. Ce corps, désormais une ombre constante devenue le signe présent de l’absence ; un signe de deuil, un aveu de vulnérabilité, une recherche de l’absolu dans l’immensité de l’univers. Même si cette image récurrente est résolument intentionnelle dans la photographie de Hakim Rezaoui ; ce détail évoque le punctum de Roland Barthes :

« Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles; précisément, ces marques, ces blessures sont des points (…), je l’appellerai donc le punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). Et pour Daniel Arasse: « Le détail donc affole le sens. Mais il peut aussi, plus radicalement encore, affoler l’apparence elle même et y faire surgir une inquiétante hétérogénéité ».

Le jeune photographe (né en 1991) se sert amplement du logiciel de retouche et de traitement d’images : surimpression, dédoublement, rognage, masque de fusion, ajout de bruit, flou, trouble des perspectives… L’on aurait peur pour lui, si l’intention de la forme, la répétition du procédé ou l’effet grisant du style l’emportait sur ce je-ne-sais-quoi qui l’habite, l’inquiète, l’émeut, nous émeut, sur ce désordre clandestin, sur sa non-fixité des choses, sur cette part manquante qu’il cherchera toujours, on espère. « la photographie est un art peu sûr », écrivait Barthes.

Edward Weston qui expérimenta plusieurs esthétiques confiait : « L’image existe dès que le photographe appuie sur le déclic ».

Montréal, 2017

Extrait du Cahier 1 des ateliers sauvages, 2017