Le film Inland de Tariq Teguia, les mots de Wassyla Tamzali

Suite à notre rencontre avec Tariq Teguia pendant le festival Cultural Resistance, et avec l’écrivaine algérienne Wassyla Tamzila, et suite à leurs généreuses propositions… et suite à l’enthousiasme de Wassyla pour les films de Tariq, nous partageons ce texte avec vous et vous invitons à voir les films de Teguia.

Inland de Tariq Tegia, ou le passage des frontières.

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Inland, film de T. Tegia, 2008

” Rien. Rien ne l’aura retenu. Ni la promesse faite à son enfant, la petite Nahla (Farouk, les jeunes ne t’oublient pas, Inland inscrit Nahla près de Nedjma dans les plis de notre imaginaire, nous les romantiques définitifs), ni la patience tenace de son ami qui le retrouvera là où on ne retrouve personne, ni le corps somptueux de la jeune fugitive noire qui se donne à lui avant de passer la frontière. Il finira sa vie, pendu à un arbre. Tel un fruit étrange, strange fruit, il sera cueilli au petit matin, et étendu tout doucement dans l’herbe par ces derniers compagnons, les hommes des fermes environnantes abandonnées, les chômeurs de l’Algérie postsocialiste. Le choix de ces hommes n’est pas fortuit, tout le long du film le réalisateur, sans plus y croire, mais avec une ancienne fidélité dénonce les plaies ouvertes de ce pays qui ne le retient plus. Rien. Ni la beauté du Monde si présente dans le film. Tariq Tegia sait la faire parler. C’est sans doute le premier film algérien qui va aussi si loin dans l’esthétique et la recherche d’un langage cinématographique. Pari réussit, il recevra la reconnaissance internationale de ses pairs. Les deux longs métrages du réalisateur ont été retenus, chose rarissime, coup sur coup, en 2007 et 2008 par la Mostra de Venise. Tariq T. est ambitieux, sa référence à Howl de Guinsberg met la barre très haut, elle place au cœur de l’œuvre la poésie comme dernier recours du sens. Citons également la longue séquence du poète paysan et cette fête dans la nuit éclairée par les phares des voitures qui n’est pas sans nous renvoyer à Pasolini avant qu’il quitte Casarsa, « ce vieux bourg peuplé d’antiques figures de fermiers ».  Inland, ce film long et lent est d’un parti pris formel extrême. Disons le, Tariq Tegia est un cinéaste radical. On le savait déjà par Roma plutôt que vous, qui tout en étant très différent porte la même exigence.

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Inland, film de T. Tegia (2008)

L’âme du film, Inland, est là dès les premiers plans. Le cinéaste réussit la prouesse de filmer les mirages qui accompagnent habituellement les voyageurs qui se risquent dans les déserts. Tous ne font pas de leur descente au désert un voyage initiatique à la mort. Lui oui, il brule à la lumière incandescente, et peu à peu il abandonnera les pauvres choses qui faisaient de sa vie un semblant de vie. Mais tout au long de ce road movie désespéré, il demeure en empathie avec les petits, les perdus, les jeunes, les révoltés, les chômeurs qu’il rencontre, qu’il croise. Cette bonté pour l’humanité est une particularité inattendue du film, inhabituelle dans ce genre d’histoire. Mis à part les flics tous les personnages du film sont des personnages positifs en quelque sorte. La femme de laquelle il divorce est une amie, attentive, soucieuse de son état « Tu n’es pas content ? », les travailleurs, les paysans, les bergers sont solidaires avec lui et l’aident dans la mesure de leurs moyens, jusqu’au bout il s’intéressera à leurs problèmes. La jeune fugitive lui offrira ce qu’elle a, son corps. Elle chantera après, dans un chant de reconnaissance à la vie. Cet amour des gens, la bonté de tous pour lui et malgré tout le choix d’en finir introduit dans le film une tension qui explique sans doute que nous restions fascinés du début à la fin. Un suicide paisible qui ne laisse pas le spectateur s’échapper.

Nahla, je l’ai dit était le dernier film que j’ai vu à la cinémathèque, Inland est le premier film qui me fait renouer avec le cinéma en Algérie. Un film intelligent, d’une maturité esthétique surprenante car né de la plus grande des solitudes, dans un pays qui n’a plus de cinéma. Un film qui s’inscrit dans le cinéma/monde, qui fait éclater les frontières que nous, ma génération, nous les cinéastes, les intellectuels, les écrivains avions dressées entre nous et le monde tant nous étions prisonniers d’une idée meurtrière du pays. S’il n’y a plus de cinéma algérien, aujourd’hui il y a des films algériens qui écrivent le Cinéma. Inland est un ceux là. Une des jeunes femmes du film dans cette succulente scène entre de jeunes intellectuels algériens très prolixes en paroles, dis à l’un d’eux «  Bazarde ! Bazarde ! Ce n’est pas la société qui va éclater, c’est toi ! Demande toi ce qui ne va pas, avec ton corps, tes rapports avec les femmes ! Bazarde ! » Elle le, elle nous pousse à nous libérer. Dégage dit-elle.”

Wassyla Tamzali

Texte publié dans Le Quotidien d’Oran

 

Inland, de Tariq Teguia, 2008, Algérie/France

Titre original : Gabbla

En langue algérienne, sous-titres en français

Durée : 138 min

“Alors qu’il vit en quasi reclus, Malek, un topographe d’une quarantaine d’années, accepte, sur l’insistance de son ami Lakhdar, une mission dans une région de l’Ouest algérien. Suite à des déflagrations dans la région, Malek rencontre une jeune femme qu’il va aider à fuir les frontières nord. Leur trajet change lorsque la jeune femme décide de ne pas fuir vers l’Europe. […]

Film en déplacement, film à travers les yeux d’un topographe qui regarde et mesure les alentours, Inland explore une multitude d’espaces. Le topographe scrutateur se double d’un archéologue, il formule la guerre civile à partir de ses vestiges, le désastre par ses indices, la catastrophe pareille à un souvenir. Avec les espaces, le topographe – non moins que la jeune clandestine – peut entretenir des rapports contradictoires, ce que l’on pourrait nommer un double tropisme, où Dehors et Dedans, désir d’enfouissement et désir de fuite se concurrenceraient inlassablement.”

(extraits du dossier de presse du film Inland)

 

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