FATMEH un spectacle de Ali Chahrour

Le spectacle a recommencé. J’ai vu deux fois Fatmeh, spectacle chorégraphié par Ali Chahrour, dansé par Rania Rafei et Umama Hamido. À quelque lieue de là, ce soir sans peine je me l’imagine et m’en souviens simultanément.

Je pense à l’intensité de cette trajectoire qui est partie de références à des personnages tragiques, à des femmes autres que seulement celle indiquée par le titre, pour se présenter absolument dans le corps, dans le rythme, avec ses masques et ses masses.

Ils ont modelé ces scènes en un espace pour le regard d’abord, et puis l’absence de visage. Il y a ces moments finement rendus possible où ce qu’on voit n’est pas strictement devant nous. Mais semble revenir. Le théâtre de ces rares personnes qui parviennent à convoquer l’ailleurs. On voit le souffle, on effleure la démence comme la sueur d’une autre qu’on essuie et qui devient la nôtre. Les visages des deux femmes se rétractent violemment.

Le chorégraphe a du retirer – si justement – beaucoup d’éléments, beaucoup de gestes, beaucoup de manières, retenir des respirations quelque part dans le sein de ces jeunes femmes, et cela sans s’empêtrer dans le minimalisme. Il y va du souffle, mais heureusement pas celui qu’on entend (ce dernier étant souvent de trop). Les deux femmes quasiment insonores, ne soupirent pas. Leurs jambes, leurs pieds, les parties de leur corps, sont aussi silencieux que leurs chevelures. Permettant ainsi à la scène entière d’être souffle. Un paradoxe digne d’éloge puisque les deux corps battent un rythme percussif et la voix chante comme un corps autre.

Contre la mécanisation des cœurs, il y a le corps. Le corps de Rania, fragile et lucide, celui d’Umama, sensuel et criant, qui me soufflent des mots, des émotions. Dépossession et persistance.

Elles disent la défaite, et pourtant s’acharnent. Me rappellent que dans s’acharner il y a la chair. La chair interdite de femmes qu’elles tiennent dans leur mémoire. Pendant que leur visage s’efface, je cherche leurs yeux. Parfois elle les donne, et c’est comme un lever de rideau, avant d’aller en révulsion.

Pourtant leur visage tantôt dans leur absence, tantôt dans leur réapparition, créent un horizon et s’agenouillent dans un présent. La scénographie soutient cet horizon discret, horizon ni optimiste ni rien, juste amoral comme il est besoin. Et le rythme les somme de rejoindre le présent, d’y rester encore. Une union scénique avec la musique.

Il faut se laisser prendre par la tristesse qui a enveloppé toute cette beauté. Les deux femmes, sœurs, siamoises, peut-être même ennemies et assignées à la reprise des deuils, dans cette masse de peine et d’attente, laissent un espace saisissant à la musique de Sary Moussa.

Et c’est pour cela qu’on comprends les deux femmes lorsqu’elles dansent l’orientale sans y croire. Enfin, cela c’est ce que j’ai vu. Deux femmes qui dansent par la force des choses avec Oum Koulthoum, une femme danse et appelle.

La monstruosité réplique après cela, manducation et transformation, et s’amène sur scène avec une forme de soulagement, d’adéquation à la douleur.

Après tout cela, la sensation est permanente et profonde, celle d’être hantée par l’effacement du visage, sachant que les corps ont tremblé de tout leur long, que la peau a retenti sous les coups, et que les robes ont sillonné l’air, tous merveilleusement parés de beauté et de tristesse.

 Sara Sehnaoui – 12 / 06 /2014 – Beyrouth

Advertisements
This entry was posted in Écrits كتابات, Danse, Theatre and tagged , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s